samedi 11 février 2012

Chapitre Troisième

Chapitre 3

            Sur ces entrefaites, le ragoût pour Moi était fini, et ce dernier eut bientôt un excellent repas à engloutir pendant que Fer Nanard Tapette le cuistot s'activait à lui réduire la masse de pilosité qui lui cachait sa beauté naturelle.
            L'opération dura longtemps, même après que Moi eût fini de digérer. Mais le résultat, mes chéris, je vous le donne en mille, était surprenant. Le cuistot avait transformé notre ami en tenue origi... orguigui... bref... en personne présentable.

- Oh mon chou bichette, tu es un dieu ! En toute humilité, je vais te dire quelque chose : je suis trop fort ! Et ce dégradé te va à merveille mon chou ! Il te manque juste un truc... un petit détail... et je n'arrive pas à mettre le doigt dessus... Ouh lala, c'est quoi ça ? Ajouta-t-il quand le chien de cuisine lui lécha le doigt. Mais qu'est-ce qu'il manque ?

            Alors que El Qwistô continuait à rêvasser sur le résultat de son beau travail, Linkonnu entra dans la cuisine, un masse informe de tissus dans les mains.

-         Que s'est-il passé ici ? Demanda-t-il en voyant une masse noire de cheveux et de poils entassés en un monticule dans un coin. J'ai apporté des habits pour Moi pour éviter d'effrayer les passagères, j'espère que ça lui ira... mais où est-il donc ?
-         Fabuleux, n'est-ce pas ? Répondit le cuistot, sa paire de ciseaux dans une main, et un peigne dans l'autre. Tous devront à présent reconnaître mon génie. Avec la publicité que ce trésor m'apportera, je pourrai enfin ouvrir mon salon à New York ! Ah, mon rêve... enfin à portée de main...


            Linkonnu resta figé sur place, fixant l’air béat et distant du cuistot, puis l'individu étrange à ses côtés. Ses yeux firent plusieurs allers-retours avant que la lumière ne se fasse dans son esprit.

-         Moi ? Demanda-t-il timidement à l'intention de l'individu.
-         Luk-oh-nu ? Répondit Moi.
-         Oui, t'y es presque ! Mais que t'est-il arrivé ? Mets ça tout de suite, tu fais peur ! ajouta-t-il, tendant le T-shirt et le pantalon qu'il tenait dans la main.
-         Ah mais oui, mais c'est bien sûr que c'est ça qui lui manquait ! s'écria le cuistot en tapant des mains, faisant ainsi tomber le peigne et la paire de ciseaux qui manquèrent de peu ses pieds. Des habits !

            Habiller Moi fut une nouvelle épreuve pour la patience de Linkonnu et du cuistot.
-         Mais j'ai un nom quand même !
-         Mais on s'en fout de ton nom ![1]
           
            Mais à force de patience, de soleil et d'eau, Moi fut enfin habillé et prêt à rencontrer la capitaine. Linkonnu et Fernar reculèrent pour admirer le résultat. Le jaune poussin du T-shirt, joyeusement saupoudré de taches brunes mais un petit peu trop petit pour Moi, le démarquait encore plus de la foule. J’ose à peine mentionner les lettres « M.o.T » imprimée en rouge flamboyant – pas loin d’être de la même teinte que la chevelure de la capitaine, d’ailleurs.

-          Ouais, bon, je suis désolé, c’est tout ce que j’ai trouvé, intervint Linkonnu. Des fois que ça t’intéresse, « MoT » ce sont les initiales du navire : Melody of Telegraph[2]. Je crois que c’est venu avec un ancien stock de flyers publicitaires pour promouvoir les croisières sur le navire… On gagne sa vie comme on peut… Et je te préviens : ne mentionne pas le choix des couleurs avec la capitaine, elle est très susceptible !
-          Personnellement, je trouve que cela lui sied à merveille. Ça met en valeur sa musculature et son teint, et puis ça rappelle un peu sa mésaventure avec les mâts ! Hihihihi !

L’air fâché de Linkonnu le fit vite taire. Quant à Moi, gêné dans ses mouvements par le tissu, cherchait tant bien que mal à s’en défaire, et finit par craquer les coutures. A présent, une manche pendouillait lamentablement.

-          Bon ça aurait pu être pire, soupira Linkonnu. Suis-moi.

Kathy Pennflam accorda l’entrée de son bureau aux deux hommes, qu’elle détailla de son regard acéré. Enfin l’un plus que l’autre, bon parce l’autre elle avait un peu l’habitude de voir sa tête, et on ne peut pas dire qu’il fasse vraiment des efforts vestimentaires digne d’attention. La plupart des marins sont rustres de toute façon, sauf peut-être ce Fernar Etcheby, bien que bizarroïde et étrangeoïdal à sa manière. Le second spécimen, par contre, sortait de la banalité…

Linkonnu présenta l’inconnu comme étant Moi, chasseur de girafes et de mâts, ce qui dans son esprit revenait au même, peu au fait des us et coutumes de leur civilisation. On ne pouvait donc lui en vouloir durablement de son incartade avec la figure de proue, qui de toute façon méritait d’être réparée depuis leur dernière rencontre avec une falaise. Non qu’il remettait en cause la capacité de la capitaine à diriger un navire au travers de l’épaisse bouillabaisse qui se lève systématiquement quand il ne pleut pas dans ces contrées à deux pas de la terra incognita près de laquelle ils avaient récupéré ce nouveau membre de l’équipage. Linkonnu prit sa respiration. Il se chargerait de verser Moi dans l’art de la navigation, si Mme la Capitaine le permettait. 

Sur quoi Mme la Capitaine répondit qu’il ferait d’abord mieux d’apprendre à réparer ses bêtises et de récurer le pont. Et quant à la rencontre de la figure de proue avec la falaise, ça n’était pas ses oignons, et d’ailleurs, elle l’avait fait exprès pour leur donner une leçon de gestion de crise, qui avait quelque peu dépassé ses espérances. La crise, hein, pas la gestion… Elle s’efforçait donc de rédiger des directives pour la prochaine fois. Parce que, oui, il y aurait une prochaine fois, bande de femmelettes ! Alors qu’il mette le bleu au jus et qu’il remette l’équipage au boulot, c’était un ordre !

En sortant du bureau dont la porte claqua derrière eux, Linkonnu se dit que l’entretien ne s’était pas si mal passé. Il regrettait juste de ne pas avoir encore pu toucher un mot avec la capitaine sur la tenue peu pratique de leur nouvelle recrue. Moi le suivit à nouveau, toujours sans rien comprendre, jusqu’aux cuisines, encore. El Qwistô fut enchanté de les revoir, et encore plus quand Linkonnu lui demanda de surveiller Moi pendant qu’il faisait ses corvées.

-          Quelles corvées ?
-          Récurer le pont.
-          Est-ce possible ! Le savon utilisé habituellement est terriblement agressif, il abîmera ses magnifiques mains manucurées… enfin, futurement manucurées puisque je n’ai pas encore eu le temps de m’occuper de ses magnifiques mains. Bah oui monsieur, je ne suis pas super-man non plus, je n’ai pas eu le temps de lui donner un relooking complet, mais ça ne saurait tarder. Admirez tout de même le travail accomplis déjà, les  cheveux, les habits…
-          Ah non, les habits ont été choisis par mes soins, mais nous nous égarons du sujet. Avez-vous des objections à sa punition autres que l’agressivité du produit utilisé ?
-          Oui ! Il sera à genoux sur le pont sal du navire, il va abîmer ses vêtements, ce n’est pas possible, je refuse qu’il travaille dans ces conditions, c’est inhumain !
-          Trouvez une solution monsieur, les ordres de la capitaine sont catégoriques !
-          Eh bien si je n’ai pas le choix, je vais bien devoir prouver une fois de plus que je suis un génie non reconnu.
-          Faites comme bon vous semble Monsieur Etcheby.

Là-dessus, Linkonnu quitta la cuisine et alla de nouveau à la recherche de son ami Charlie qu’il n’avait toujours pas croisé depuis le matin. De son côté, Fer Nanard Bichette Etcheby[3] alla dans la réserve de la cuisine et trouva un tablier en cuir utilisé en boucherie (ne me demandez pas pourquoi il a ça dans un bateau) et le donna à Moi pour protéger ses magnifiques habits qui lui seyaient si bien (l’avait-il déjà évoqué ?).

En enfilant ce nouveau vêtement, Moi pensait être sur le point de manger de nouveau, mais il s’aperçut bien vite que ce n’était pas un bavoir mais bien un habit de travail. Les bras ballants et la tête abattue, il se laissa entraîner par Bichette sur le pont où l’attendaient un seau d’eau, un gros savon et une grosse brosse. 




[1] Le cuistot parle avec l’auteure… On aura tout vu…
[2] Le rapport avec la choucroute ? Finalement, on n’avait pas tout vu….
[3] Vous saisissez le jeu de mot ? Hein ? Non ? Nous si, mais tan pis pour vous…

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