Chapitre 2
Vous vous en doutiez (ou alors vous n'aviez pas suivi, ce que je comprendrais ... ou pas), Linkonnu eut une panne de réveil et oublia complètement Moi, son manque de vocabulaire, de bon sens et d'habits. Jusqu'à ce qu'un cri strident le secoue des limbes. L'une des passagères ?
Attrapant ses bottes à la volée et essayant tant bien que mal de les mettre tandis qu'il se précipitait sur le pont pour voir la source de la commotion déclenchée par le cri, il défonça sa porte et monta à cloche pieds les escaliers en enfilant ses bottes l'une après l'autre. Il faut dire aussi qu’enfiler les deux en même temps lui aurait causé quelques soucis pratiques. Surtout dans l’escalier.
Bref. Il se rua sur le pont principal, bousculant quelques marins surpris sur son passage. Quand il aperçut que tous les habitants du navire, y compris les rats et les mouettes de compagnie, s’étaient regroupés en une masse compacte autour du mât principal, il attrappa l’un des marins par le bras.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il, anxieux.
- J'sais pas m’sieur. Je vais demander.
Le marin s’approcha, posa la question au marin devant lui, qui la transmit au cuistot devant lui, qui la transmit au mousse, qui la transmit au passager devant lui…
Puis le passager répondit au mousse, qui répondit au cuistot, qui répondit au marin, qui répondit à Linkonnu :
- Il paraît qu’un débile en tenue origui… ogini… à poil… est en train de chasser le mât principal avec une planche du pont taillée en pointe. A moins que ce ne soit un morceau de la figure de proue…
- Nom d'un tonnerre de crotte de biquette enrhumée1 !! Je voulais le réveiller avant qu'il ne commence ! Bah là, c'est râpé... euh... comment il s'appelle déjà ? Ah oui : MOI, arrête ça tout de suite !!!
L'homme primitif en tenue origui... ogini... bref, Moi s'arrêta au milieu de son mouvement et tourna la tête vers son ami qui tentait tant bien que mal de se frayer un chemin vers lui au milieu de la foule regroupée sur le pont.
- Luk ?
- Non, c'est Lin-kon-nu, et oui c'est bien moi. Arrête-ça tout de suite, pose ton bâton et laisse les... girafes tranquilles.
- Manger !
- Ah oui, j'avais oublié que t'étais un estomac sur pattes... ça tombe bien, y'a le cuistot ici. En attendant, je dois trouver Charlie. Charlie !
Le dénommé ci-dessus, étant maintenant présent sur le pont, répondit par un : “ présent ˮ bien audible, tout en restant bien caché par la masse humaine.
En attendant, le cuistot alla préparer un ragoût pour Moi, qui le suivit à grandes enjambées en humant l’agréable fumet qui se dégageait de ce nouveau personnage. Le cuistot, comprenant que l’homme, un peu simplet, se laisserait faire contre de quoi manger, entreprit de le civiliser partiellement en élaguant la fourrure non nécessaire. Car le cuistot, malgré sa fonction, avait raté sa vocation de barbier-coiffeur.
- Holala, mon biquet, y’en a du boulot à faire, hein ! Assieds-toi là, sur ce tabouret. Sage ! Oh, regardez-moi cette magnifique tonsure ! (la deuxième personne du pluriel est ici utilisé comme figure de rhétorique, car le coiffeur cuistot et son client se trouvaient seuls en cuisine) Y’en a pour des années à faire pousser une telle jungle ! Dommage que tu n’en aie pas pris soin, tes poils sont tout secs ! Cela dit, je pense que je peux peut-être arranger ça, ma caille. Il suffirait de raccourcir un peu, non, beaucoup sur le buste, de manière à dégager tes pectoraux… je peux toucher ? Merci. OOOOh, sentez-moi ces muscles ! Tu es sportif, trésor ? Et ces abdos ! Hum… oui, je disais que je pouvais dégager un peu ça, ça permettra à ta peau de respirer un peu. On pourrait aussi raccourcir sur les bras et les jambes. Juste assez pour garder ton côté viril, quand même, ce serait tellement dommage de s’en priver. Par contre, les cheveux, je te propose de les garder à peu près à cette longueur, ça te donne un style comme ça ! Et du charme, aussi. Je dirais même du chien ! Hein, Juju ? Oui, mon Juju, c’est un bon chien, ça, ouiiiiiiii.
Juju, le caniche affilié aux cuisines et donc sous la responsabilité du cuistot, avait pour charge de pourchasser les chats qui en auraient eu assez de courir après les rats, et auraient trouvé dans les cuisines un terrain de chasse peu contraignant. Cependant, le chien étant aussi viril et agressif que son maître, il attrapait très peu de chats, et les chats attrapaient encore moins de souris. Une fois qu’il eut fini son accès de gâtisme devant Moi, qui depuis son siège regardait la scène et ne comprenait pas grand-chose, le coiffeur revint à lui, enfin à Moi, enfin à son client, comme si rien ne s’était passé.
- J’en étais où, ma biche ? Ah oui, tes cheveux ! Vu que le ragoût prend un temps inteeeeerminaaaable à faire, et qu’il est encore tôt….
- Manger ?
- Oui, attends, je vais te chercher une petite gâterie pour patienter. Voilà. C’est mieux ?
Seuls les bruits de mastication lui répondirent.
- Donc je disais que j’avais laaaaargement le temps de m’occuper de ta pilosité. D’abord la masse, puis le plus délicat ensuite, c’est-à-dire ta chevelure ! Oh, je vais faire de toi un gentleman, un homme à ravir les yeux et les cœurs des femmes ! Et les hommes aussi. Enfin certains. Tu t’appelles comment, au fait, mon ptit sauvage ?
- Moi.
- Oui, toi ?
- Moi.
- Oui, toi, tu t’appelles comment ? Ton nom ?
- Moi.
- Par les divinités ventrues, murmura le cuistot. Il est beau comme un ange, mais ce n’est pas une flèche. Pas grave, je t’appellerais « Moi ». Huhuhu, je suis drôle. Au passage, mon nom est Fernar, mais tout le monde m’appelle Fern. Ou Nar. Ou Nanar. D’autres disent El Qwistô, avec l’accent, hein. D’autres m’appellent La Tapette, mais ce sont des mauvaises langues, alors si tu en entends dire des choses pareilles, surtout, tu ne les fréquentes pas, bichette. C’est compris ?
Pendant ce temps-là, sur le pont, le capitaine, enfin plutôt la capitaine, observait les dommages faits à son navire.
- Que se passe-t-il sur le pont ? Vous ai-je donné la permission de vous réunir oisivement autour du mat pour faire la danse de la pluie ? Non ! Tout le monde à son poste, c'est un ordre ! Puis, remarquant le morceau manquant sur sa figure de proue, elle hurla dix fois plus fort : QUI A FAIT CA ?!1?? Linkonnu, je demande une explication !
- C'est Moi qui a fait ça, capitaine, répondu Linkonnu en regardant ses pieds, il pensait chasser des girafes.
- Suis-je censée comprendre ce que vous venez de dire ? Eh que faites-vous encore ici, n'avez-vous pas des patates à éplucher dans les cuisines ? Ajouta-t-elle en directon des deux mousses qui s'étaient attardés sur le pont, faisant mine d'avoir une discussion animée (du moins leurs mains bougeaient beaucoup, mais aucun son n'émanait de leur bouche. Vous pensez bien, ça aurait recouvert la discussion qu'ils essayaient si discretement d'espioner). Puis de nouveau à Linkonnu : Et avez-vous perdu l'usage propre de la langue Française et de sa grammaire ? Faite une phrase correctement construite si vous ne voulez pas vous retrouver à récuer les toilettes avec les mousses.
- Non, capitaine, c'est bien Moi qui a fait cela. Il s'est réveillé ce matin en voulant manger, et donc ses instincts de chasse l'ont poussé à se façonner une arme et chasser ce qui ressemblait le plus à un animal.
- Mais pourquoi n'êtes-vous pas simplement allés en cuisine, vous savez pertinement que les mâts ne sont pas des girafes !
- Mais puisque je vous dit que ce n'est pas moi qui ai fait ça, c'est Moi qui a fait ça.
Pour toute réponse, les sourcils de la capitaine s'élevèrent de deux centimètres.
- L'homme que nous avons sauvé des eaux hier s'appelle Moi. D'ailleurs je voulais toucher un mot avec vous concernant son attirail quelque peu ... léger. Il faudrait peut-être lui trouver des habits lui permettant de cacher les parties de son corps qui sont le plus offensifs à nos illustres passagères... Sa pilosité naturelle cachera bien le reste.
- C'est donc Moi qui a fait ça. Cet homme semble nous causer beaucoup d'ennuis. Allez déjà nous trouver les deux mousses qui ne servent à rien, et mettez-les au travail, qu'ils retaillent une figure de proue qui n'ai pas une tête de momie décapitée.
La-dessus, Kathy Pennflam, la capitaine aux longues jambes et aux cheveux de feu, retourna en direction de sa cabine pour trouver un mot qu'elle pourra toucher simultanément avec Linkonnu en cherchant des habits pour le rustique nouveau-venu.
1Note de l'auteure : la traduction a adoucis les jurons employés par le personnage, mais ce n'est qu'un effet secondaire parasite...
On veut la suite ! On veut la suite !
RépondreSupprimerBises.
Gaétane.